CÉSAR OUVRE-TOI !

Le Sacre de Napoléon

Sacre de l’empereur Napoléon Ier et couronnement de l’impératrice Joséphine dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804. Musée du Louvre.

Au Louvre, il y a deux peintures grandes comme un salon : Les Noces de Cana de Véronèse (12 mètres de long) et Le Sacre de Napoléon par David (10 mètres de long). Deux belles fêtes avec des rangs bien garnis. La première convie 130 personnages autour d’une table, la seconde en rassemble 110 dans le choeur de Notre-Dame.
Chaque scène tient sa métamorphose. Chez l’une, l’eau est changée en vin – chez l’autre, un consul se transforme en empereur. Mais une autre différence moins immédiate pourrait bien attiser les curiosités… À Cana, l’invité d’honneur relance l’ambiance alors qu’à Notre-Dame, certains fantômes pourraient bien nous prédire la fin prochaine des festivités.

Le Sacre de Napoléon

“Show must go on” par Sébastien Navosad (Wipplay.com)

La grande parade

Le 2 décembre 1804 à Notre-Dame, il fait froid. Tous les regards se réchauffent vers l’empereur qui crépite dans sa précieuse tunique. Il vient de se couronner et s’occupe de Joséphine agenouillée, bientôt élevée au rang d’impératrice. Derrière l’empereur, Pie VII bénit l’instant. Le pontife a l’air pensif, presque lointain. Autour de lui, une grappe de cardinaux est assemblée devant l’autel hérissé de candélabres, longs comme des lances. Tous les yeux sont levés vers la couronne de Joséphine. Sa tête docile ressort brillamment devant l’habit précieux du porte-croix.

Derrière l’impératrice, un panaché de généraux est aux petits soins : Sérurier porte l’anneau de l’impératrice, Murat plastronne avec le petit coussin sans couronne, Moncey tient la corbeille destinée au manteau. Mais pour l’instant, les dames d’honneur soutiennent encore la lourde traîne qui conduit nos regards vers une brochette de diadèmes portés par les femmes du clan Bonaparte : Caroline, Pauline, Élisa, Hortense et Marie-Julie. Sur la gauche, les frères de Napoléon – Louis et Joseph – complètent la brillante photo de famille.

Le Sacre de Napoléon

“Parade à Paris de la Riverside City College” par Initiales D.A. (Wipplay.com)

A l’opposé de la toile, la haute administration nous tourne le dos et laisse dépasser son étiquette XXL : architrésorier, archichancelier, grand veneur, grand chambellan… Par ici, on s’occupe des objets de l’empereur.  Lebrun tient le sceptre, Cambacérès la main de justice, Berthier le globe crucifère. Plus haut, l’autel affiche complet. Sur la droite s’entassent l’église et l’armée, les ambassadeurs étrangers sont remisés de l’autre côté. A la tribune, on respire : la mère de Napoléon est au centre de la loge principale entourée de ses dames. Juste au-dessus, parmi les légions d’honneur, David s’est portraituré avec ses proches.

Main basse sur les consciences…

Pour conquérir tous les esprits, l’art napoléonien raconte les aventures de son héros en empruntant tous les héritages : républicain, royal, impérial. Avec Bonaparte franchissant le Grand Saint Bernard (1801), David présentait déjà le héros coiffé d’une cocarde tricolore, marchant sur les pas de Charlemagne. Avec Le Sacre, le grand emprunt se poursuit. Le héros devient empereur dans une cathédrale transformée en temple républicain. L’événement en lui-même est une référence à Charlemagne mais pour compléter le clin d’oeil, on ressortira les regalias du prestigieux prédécesseur.

Le sacre du Carolingien avait lieu à Rome en 800, Napoléon décidera autrement. Se faire sacrer chez Saint-Pierre, c’est considérer la supériorité de l’Eglise sur l’Empire. Impossible. Depuis les campagnes d’Italie, le chef du Vatican a perdu ses territoires. Ce sujet affaibli n’est là que pour bénir l’instant. Un pape, ça sert d’os. Napoléon l’utilise simplement pour séduire les consciences chrétiennes. Pie VII tentera bien de négocier, mais sans succès. Pour deviner son humeur, chacun pourra jeter un oeil vers la Piéta planquée derrière les barreaux de cire.

Le Sacre de Napoléon

“Tigres” par Thourex (Wipplay.com)

Bonaparte tente aussi de contenir les humeurs de son clan. Pas facile, car la famille déteste la Beauharnais. Sa mère surtout qui ne viendra pas au sacre de cette bru extravagante. Napoléon forcera sa présence… sur la toile. Autre couac : les soeurs Bonaparte ne voudront pas soutenir la traine de l’impératrice. Contraintes et forcées, elles la feront presque tomber. Sur la photo de famille, David les a remplacées. En bon équilibriste, l’artiste calme les esprits. D’ailleurs, lui aussi  semble s’être adouci : ancien peintre révolutionnaire, ancien républicain chevronné, il se retrouve aujourd’hui à glorifier un régime qui a tué la République. Surprenant. Fasciné par son héros, David en serait devenu aveugle ? Faut voir.

Des spectres parmi les sceptres

Le Sacre est une fabrication patiente. David comble les rangs de son Who’s Who et gomme les couacs pour les yeux de son commanditaire et les besoins de sa composition. Des personnages sont ajoutés, des visages modifiés, des groupes déplacés. Napoléon s’exclamera :”Quelle vérité cette peinture. On marche dans ce tableau.” Les mauvais esprits diront que c’est plutôt la vérité qui se fait piétiner… Même pour le choix de l’instant représenté, tout va changer. David pense d’abord à peindre un auto-sacre puis se ravise. Le souvenir serait trop périlleux, trop impérieux. La figure principale doit prendre un peu de recul.

Face à la scène finale, les contemporains s’amuseront à reconnaître les 110 invités de cette silencieuse assemblée. L’empereur est contourné, presque oublié. Chacun tentera de se retrouver parmi les visages non identifiés. Mais qui aura reconnu ce faux prêtre italien, juste derrière Napoléon ? Qui aura reconnu la figure de César ? Le clin d’oeil est coquin, le parallèle est connu : voici deux soldats partis en conquête pour séduire les masses, deux consuls tombeurs de République mutant en autocrates pour asseoir leur dynastie. Avec son petit sourire en coin, Talleyrand aurait-il remarqué l’intrusion ? En tout cas, le fin diplomate aura relevé le comique de la situation.

Le Sacre de Napoléon

“Apparition” par Alyssechadel (Wipplay.com)

Mais César n’est pas l’unique spectre parmi les sceptres. Letizia Bonaparte – toujours méfiante face aux gloires du fils – n’était pas là non plus ce jour-là. “Pourvu que ça dure…” dira-t-elle, tout en n’ayant aucun doute sur la fin de cette histoire trop vertigineuse. Certains rapprochent sa silhouette fantomatique des mystérieuses figures de Goya. Le peintre espagnol – qui représentera souvent les vanités humaines – dénoncera les invasions de Napoléon. Etonnamment, il ne peindra pas le 2 décembre mais plutôt le 3 de Mayo. Aïe… On dirait bien qu’il y a un conflit d’agenda sur le calendrier de César.

Louvre Ravioli

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** Un grand merci à Côme Fabre (Conservateur des peintures françaises du XIXe siècle du Louvre) pour l’échange très instructif sur cette toile géante.

*** Sources : “Le Sacre de Napoléon” (Sylvain LAVEISSIERE ) // “Le sacre, apologie du régime ou distance narrative ?” (Fiche de la doc du Louvre, avec la référence à Goya) // Les illustrations du texte sont l’oeuvre des photographes qui se retrouvent sur Wipplay.

**** Lire aussi : ECZÉMA DE CONSCIENCE pour découvrir le David révolutionnaire / LA PLAIE SOIT AVEC VOUS pour un autre emprunt de l’art Napoléonien./ L’HISTOIRE SANS VIN pour s’asseoir à la grande table de Véronèse.

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