LA DETTE AU CARRÉ
"Reconnaissance de dette exigible à l'époque de la moisson" © Musée du Louvre, dist. RMN - Grand Palais / Raphaël Chipault

“Reconnaissance de dette exigible à l’époque de la moisson”
© Musée du Louvre, dist. RMN – Grand Palais / Raphaël Chipault

Au Louvre, les salles de Mésopotamie présentent la paperasse de l’Histoire : contrats de vente, code pénal, abécédaires, calendriers, courriers de fonctionnaires… Après plusieurs millénaires, tout devient précieux. Ça donnerait presque envie de collectionner le calendrier des pompiers. Vers -3000, les échanges commerciaux explosent au Moyen-Orient. Les gouvernances rangent leur chambre. On invente les standards de mesure, d’écriture, d’échanges et les contrats pour inscrire tout ça.

Cette tablette est une reconnaissance de dette simple « exigible à l’époque de la moisson ». Nous sommes entre -1595 et -1155. Les Kassites – d’anciens barbares reconvertis en gouverneurs – règnent sur Babylone. Ils adoptent la culture précédente, notamment son système métrique. Les rois du moment s’appellent Marduk-apla-iddina Ier, Adad-shum-usur, Kadashman-Harbe II, Burna-Buriash II… Des noms longs comme un algorithme de trading haute fréquence. Pourtant, les calculs de l’époque sont plutôt limpides. Pas de quoi dériver, même lorsqu’on parle de grosses sommes.

"La science infuse" par Irving S. T. Garp (Wipplay.com)

“La science infuse” par Irving S. T. Garp (Wipplay.com)

La monnaie ? Rien à battre.

À l’époque kassite, il n’y a pas de monnaie. Il n’y aura rien à battre avant -700. C’est le crédit qui fonctionne, déjà. On note ce qu’on se doit avec une pointe plantée dans l’argile. Billes en dette, tout le monde prête : le roi, les particuliers et surtout les entrepreneurs urbains qui développent leur commerce en accordant de nombreux prêts de consommation aux populations de Babylone.

On ne règle pas ses dettes à la fin du mois mais en fin de moisson. Créanciers et débiteurs se retrouvent vers avril-mai, au début du calendrier. C’est le mois de « ayaru », un messidor babylonien où l’on travaille dur : les épis d’orge sont découpés, les grains sont séparés, la récolte est partagée. Les paysans peuvent alors effacer leur ardoise. Il ne s’agit pas de rendre les chèvres « empruntées » l’an passé mais leur équivalent dans une « valeur-étalon » comme le litre d’orge.

"Sans titre" par Jordi Castellano (Wipplay.com)

“Sans titre” par Jordi Castellano (Wipplay.com)

Volumes et intérêts sont mesurés et calculés sur la base 60 (1, 10, 60, 600, 3600, etc). Imaginons un exercice de maths de l’époque : « Kevin le Kassite veut acheter 1 chèvre. Il file chez le marchand qui lui propose une bête d’une valeur de 500 litres d’orge (notés en cunéiforme « 8×60+2×10 »). Sachant que le taux d’intérêt mensuel du prêt s’élève à 1/60 de la somme empruntée, combien Kevin devra-t-il rembourser dans un an ? » Le fin polytechnicien sommeillant en chacun de nous pose alors son opération : 500 + (500 x 12/60) = 600 litres d’orge. Ainsi soit-il. Au mois de ayaru, Kevin retrouvera donc son marchand pour lui régler ses 600 litres d’orge tout juste récoltés.

Une “argilasse” qui s’entasse

En -1500, les Kassites reprennent les « Grands organismes » de Babylone : temples et palais royal. Grâce à son patrimoine terrien, le pouvoir est fort et largement créditeur. Le roi qui met en fermage une partie de ses terres reçoit une redevance d’un tiers de la récolte. C’est pas mal, mais c’est pas tout. Il propose aux marchands de revendre ses surplus de grains et textiles. Le palais prête ses denrées qui seront négociées à l’étranger. Les marchands reviendront avec ce qu’il n’y a pas dans le coin : du fer, du cuivre, des cèdres, du lapis-lazuli, etc. Évidemment, ces derniers n’oublieront pas de repasser par le palais, avec les intérêts.

Le pouvoir enregistre tous ces volumes échangés. Fini les pictogrammes, fini les dessins de moutons et d’épis. Désormais – grâce au cunéiforme – les scribes peuvent graver les sons sur l’argile. Du coup, tout s’enregistre : quoi, combien, à qui, pour qui, où, quand… Toute une argilasse de contrats et registres s’entasse au temple. L’empire uniformise les mesures basées sur les mensurations du corps. Les distances sont mesurées en coudées, les coudées sont divisées en doigts… On établit aussi un système de correspondances de valeur entre les biens échangés : 2 chèvres valent tant de litres d’orge, 1 vache vaut tant de chèvres, etc.

"Centre administratif" par BTRAO (Wipplay.com)

“Centre administratif” par BTRAO (Wipplay.com)

Dehors, les marchands s’alignent sur le système. Tout comme le palais, ils vont prêter aux privés. Ces entrepreneurs réclameront aussi des intérêts, arguant peut-être que prêter de l’orge ou de l’argent, c’est louer une possibilité d’enrichissement. (Aristote nuancera le propos…) Pour assurer le respect des échanges, on crée un système de garanties. L’emprunteur devra ainsi mettre en gage sa charrette, sa maison et parfois même les membres de la famille. Certains débiteurs – incapables de se libérer d’une dette – verront ainsi leurs enfants filer au service du créancier. Tu ne te libères pas de ta dette ? Je prends tes enfants. Sympa. Certaines tablettes racontent comment des mômes ont fui vers les dunes pour échapper au créancier de papa.

Économie : « La conduite de la maison ».

Avec une lecture moderne de l’économie, on assimile vite le marchand kassite à l’homo oeconomicus visant la maximisation de son profit. C’est tentant. Surtout quand on le voit modifier ses prix en fonction de l’offre et la demande. Mais n’y a-t-il que l’argent pour régir son comportement ? Honneur, bonheur, solidarité, morale ne sont-ils pas pris en compte ? Le cunéiforme ne le dit pas, ça ne se mesure pas ces choses-là… Mais sage ou pas sage, le créancier est contrôlé par les décisions du palais. Le code d’Hammurabi prévoit notamment une régulation des taux d’intérêts indépendamment du marché. Dans l’épineux problème de Kevin le kassite, le taux d’intérêt est invariablement de 12/60, soit 20%.

Mais la régulation ne s’arrête pas là. Le roi protège en permanence ses sujets via des échanges non marchands : redistributions, donations, annulations de dettes selon les situations. Par exemple, lorsque les champs sont dévastés par un orage, le roi suspend les remboursements et annule les intérêts de l’année. Pas fou le roi. Si tous les débiteurs de l’empire – ruinés par la tempête – voient leurs enfants enfermés chez le créancier, il sait qu’un autre orage l’attend. Plus foudroyant que le premier.

"Équilibre" par Chevalier (Wipplay.com)

“Équilibre” par Chevalier (Wipplay.com)

L’économie de Babylone a trouvé son équilibre. Les prix y sont déterminés par l’offre et la demande puis régulés par un palais, responsable. C’est l’économie définie par les grecs (« oïkos », la maison ; « norma », la règle). L’économie est la conduite de la maison. Aujourd’hui, un palais comme l’Elysée devrait peut-être repasser son permis. Avec une dette de 2000 milliards, ce palais-là ressemble à un débiteur kassite dans l’impasse avec tous ses mômes (66 millions ?) prêts à se planquer dans les dunes. Ô surprise, ses créanciers ne sont pas des marchands de biens mais des marchands… de crédits. Pour eux, l’argent est une fin. Ça se mange sans faim. Le pauvre palais se retrouve à dépenser l’essentiel de ses sous pour rembourser les seuls intérêts d’une dette qui enfle chaque année. Faut voir la gueule de l’ardoise. Celle-là, pas sûr qu’elle rentre dans une vitrine du Louvre.

Louvre Ravioli

* Sources : Article d’Ecobabylone par Francis JOANNÈS / Conf. de Michael Hudson « Money & debt » / Origines de l’intérêt par Mac Van De Mieroop (chap.1) / “Dette : 5000 ans d’histoire” par David Graeber / “La dette, une spirale infernale” (doc Arte) / J’ai simplifié (beaucoup) les chiffres et les mesures. Pour aller + loin : Poids et mesure dans le Proche Orient ancien (Mikael Oren).
* Si vous aimez l’histoire de l’argent, vous pouvez aussi lire : “MATIÈRE À RÉFLEXIONS” / Si vous aimez les photos, faites un tour sur WIPPLAY !
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2 Comments LA DETTE AU CARRÉ

  1. Anne Isla

    Superbe article ! Je vais le donner à lire à mes étudiants de première année à qui je fais un cours sur l’histoire des faits et des idées économiques.

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