FACE CONTRE CIEL

La Vierge du chancelier Rolin

Jan Van Eyck – La Vierge du chancelier Rolin (v.1435) – Musée du Louvre

Au Louvre, une salle des peintures flamandes du XVe siècle nous présente une ribambelle de riches marchands et de politiques influents représentés au milieu du sacré : certains assistent à la résurrection de Lazare, d’autres sont présentés à Jésus par saint-Jean Baptiste. Avec La Vierge du Chancelier Rolin, Van Eyck répond à l’un de ces commanditaires importants, désireux de se faire une place – dans sa loggia – aux côtés de Marie et l’Enfant. À première vue, son voeu semble exaucé. Mais l’ambiance trop mystérieuse de la pièce nous invite à entrer, juste pour vérifier…

La Vierge du chancelier Rolin

“God Highway” par Etienne Racine (Wipplay.com)

Entre deux mondes…

À la bonne heure ! Voici Rolin qui prie la Vierge et l’Enfant au petit matin. Agenouillé sur son prie-Dieu, face à son livre d’heures, le riche donateur semble peu enclin à l’extase. Sa coupe au bol mal ciselée accompagne ses traits sévères : mâchoire serrée, regard d’aigle, cou de taureau. Son profil cinglant fait face à la Vierge couronnée par un ange. Assise sur un trône, elle lui présente Jésus, déjà vieux Monsieur. Le sage intercesseur bénit Rolin d’une main et tient son globe de l’autre.

La distribution des regards intrigue : la Vierge baisse les yeux vers Jésus qui fixe Rolin d’une pupille incertaine. Le chancelier lui, regarde droit devant, sans véritablement voir la Vierge et l’Enfant – purs produits de ses prières. Issus de mondes différents, les deux groupes sont séparés par la verticale du carrelage qui file vers un jardin. Dans ce coin de verdure, des pies se promènent autour d’un lys blanc. Ces détails bucoliques – symbolisant la mort – ponctuent aussi la frontière entre profane et sacré. Juste derrière, deux personnages nous invitent à remonter un fleuve qui poursuit l’opposition.

La Vierge du chancelier Rolin

“Istanbul, pont du Bosphore” par Clbcamille (Wipplay.com)

Rive gauche, la ville est bourgeoise et marchande, alors que la rive droite – recouverte de clochers – symbolise la Jérusalem Céleste. Un pont vient relier le terrestre et le céleste. Rolin prépare-t-il la traversée ? Le chancelier a rassemblé ses mains priantes devant des paons, symboles d’immortalité. Cependant, le pauvre pécheur est mis en garde : coiffé par des chapiteaux illustrant la Chute de l’Homme, il doit éviter les pièges de la condition humaine. Des lapins écrasés au pied des colonnes lui rappellent aussi les plaisirs de chair à étouffer… Mais qu’importe ces petites leçons de morale : Jésus le bénit, le paradis est pour lui.

Imitations autorisées ?

Rolin travaille pour le duc de Bourgogne Philippe Le Bon. Juriste talentueux, il négocie avec les voisins au gré des fluctuations politiques. En 1432, il signera notamment le traité d’Arras qui rapproche Français et Bourguignons. Au fil des saisies seigneuriales, Rolin accumule une grosse fortune. Pour assurer son passage au ciel, il fondera notamment l’église Notre Dame du Châtel pour laquelle il commande cette peinture destinée à sa chapelle privée.

A l’époque, les catholiques suivent la dévotion moderne. L’objectif ? Imiter le Christ pour pouvoir s’en approcher. Cette pratique conduit à la méditation, tout comme Rolin sur son prie-Dieu. Petite précision pour le chancelier : la dévotion moderne réclame aussi un certain dépouillement. Notre donateur vêtu de brocard doré est-il seulement au courant ? Un élan de sobriété porte à le croire : il réclamera à Van Eyck de faire disparaître la bourse trop voyante qui pendait à sa ceinture. Mais cette concession sera équilibrée par un autre repeint : le bras de Jésus - initialement allongé - devra accomplir le geste de bénédiction !

La Vierge du chancelier Rolin

“The Christ and the tourist” par Jess_Prg (Wipplay.com)

Van Eyck exécute-t-il sans rien dire les caprices de Rolin ? Va-t-il s’appuyer sur cette commande pour poursuivre le but ultime de sa peinture : révéler la sagesse divine ? Pour atteindre cette dimension mystique, il nous invite à dépasser les lectures littérale et allégorique en empruntant des détours scientifiques : théorie des éléments, nombre d’or mais aussi quadrature du cercle… Pour les mystiques, ce problème géométrique revient à un exercice spirituel symbolisant le passage du terrestre (le carré) au céleste (le cercle). Van Eyck en aurait-il laissé traîner quelques-uns dans la Vierge du Chancelier Rolin ?

Sortir de son “près” carré.

A première vue, la scène est bien quadrillée par un ensemble de verticales (colonnes, carrelage, personnages) croisant une foule d’horizontales (chapiteaux, jardin, murailles). Parmi la multitude de carrés ainsi formés, les cercles se font plus discrets. Un grand arc se dessine au premier plan au fil des silhouettes et des mains alors qu’un autre se devine dans le paysage : il part du ciel qui chauffe les neiges, qui fondent sur la campagne, qui nourrit les hommes, qui construisent la ville. Les regards traversent ensuite le fleuve pour remonter le long des clochers avant de rejoindre le ciel. En s’arrêtant sur le pont, certains curieux verront des ronds dans l’eau, les plus discrets du tableau.

Partout, Van Eyck assimile le cercle et le carré, l’esprit et la matière. Serait-ce un clin d’oeil discret à la quadrature du cercle ? A la conciliation des contraires ? L’apparition de l’Immaculée face au chancelier reprend la délicate cohabitation : ovale apaisé contre mâchoire carrée, cheveux ondulés contre bol raté, couronnement céleste contre coiffe de pierre. La loggia elle-même constitue une surface carrée ceinte d’arcs en demi-cintre qui ouvrent l’espace. Le spectateur est d’ailleurs libre d’en sortir, tout comme les deux petits curieux au bord des murailles.

La Vierge du chancelier Rolin

“Curieux ensemble” par Sandrine Klein (Wipplay.com)

Certains disent que le personnage au turban rouge serait Van Eyck lui-même. L’artiste nous inviterait à entrer dans sa peinture, à sortir de la loggia pour nous échapper du carré et découvrir le sacré. Le chancelier devrait peut-être en faire autant non ? Face à la toile, le prince doré était-il bien certain que Jésus le bénissait tout à fait ?  Son geste n’est-il pas plutôt orienté vers ces personnages qui traversent le pont ? Ceux-là vont bientôt atteindre le monde céleste. Mais qu’en est-il du chancelier ? Jésus pourrait bien lui dire : “Rolin ? Doit faire ses preuves à l’examen“.

Louvre Ravioli

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** Un grand merci à Sébastien Allard (Directeur du département des Peintures du Louvre) et Sophie Caron (Conservatrice des peintures flamandes, allemandes et françaises du XVe siècle du Louvre) pour leur relecture bienveillante.

*** Sources : La Fabrique de l’Histoire (émission du 29/10/2013, qui nous suggère de “partir des ronds dans l’eau”) ; Il était 12 fois Liège d’Alexis Curvers  qui évoque la sagesse pythagoricienne à partir du triptyque de Gand (p.30 à 35).// Les dossiers du Service de la Documentation du Louvre  où se trouvent les reproductions des images à l’infrarouge // Les illustrations du texte sont l’oeuvre des photographes qui se retrouvent sur Wipplay.

**** Lire aussi : L’HISTOIRE SANS VIN où Véronèse – bien caché – nous présente son pouvoir créateur. // LA ROUE DE L’INFORTUNE qui nous présente un doigt pointé au premier plan, signifiant bien d’autres choses au second. // KYSTE EN MAJESTÉ sur une peinture invitant à mettre notre nez dehors.

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